Le temps des rengaines et des souliers dansants (1)
Michel Dupuis :
Symbole du temps qui passe, nous assistons encore à un transfert au présent d’une nostalgie qui refuse de céder le pas à une plus jeune génération . Encore plus, ces Old timers ou Baby boomers imposent à leur façon (mode vestimentaire, produits colorés plastiques), les visions d’un monde dont le modèle original a disparu. Cet été même, ma mère qui ne manque jamais de souligner de façon spéciale mon anniversaire, m’a offert une carte de souhaits impressionnante, en quatre volets, simplement intitulée Te souviens-tu ?… du temps où les hoola hoops faisaient rage, des spoutniks en première page, du rock à ses débuts, des souliers en suède bleu et blanc et des jupes avec crinolines, du Bunny Hop dansé par les jeunes et vieux, des chars montés deux tons ou peinturlurés type « hot rod » et des queues de cheval et des coqs à la Elvis ? Elle éclate de couleurs luxuriantes allant du vert indigo Club Piscine au rose nanane sucé longtemps.De quoi frémir de plaisir ou de répulsion. Quelquefois même je me dis que nous devrions revenir à ces époques « romantales sentimentiques » pour retrouver un peu d’innocence et de simple joie de vivre. On ne refait pas la ligne du temps; elle nous coule sur le dos. Vous aurez donc deviné que les suggestions des disques proposés contiennent un gros paquet de nostalgie dans laquelle je vous entraîne résolument.
We’re gonna rock,
We’re gonna roll (4 CD)
Artistes variés
Proper Properbox 100
Bien sûr que je ferai l’apologie de ce coffret. Bien sûr que je porterai aux nues chacun des artistes et toutes ces chansons éphémères qui le composent, donnant un cachet tout à fait unique à une époque où naissaient ces nouvelles technologies de la communication qui ont donné lieu aux vagues populaires du monde occidental contemporain. C’est tout le développement des États-Unis au son d’une musique de « sauvages » traduisant les hauts et les bas de la mixité raciale sur le point de se faire. Le Rock’n’Roll. Le mot est lâché.
Définition : Forme de musique populaire résultant d’une variété de styles musicaux tels que le rhythm’n’blues, la musique country et le gospel. Elle apparaît dans le paysage américain au début des années 50 et s’est poursuivie tout au long de cette seconde moitié du XXe. Les premiers enregistrements d’une forme de musique religieuse afro-américaine sont effectués dans des églises noires baptistes par l’ethnomusicologue reconnu John Lomax sur une platine d’aluminium. Ce sont les premiers acétates témoins de ces manifestations où les versets uniques répétés sont brisés par le battement syncopé des mains et un refrain qui suggère autant le spirituel que le terrestre par son chant. Une vraie découverte pour le collecteur qui nous mène tout le long du Mississippi jusqu’aux faubourgs du Sud-Est de Chicago. Cette forme de blues (T-Bone Walker, Roy Brown, Big Mama Thornton) s’allie quelque part au chant hillbilly descendu des Appalaches et issu des communautés blanches britanniques, irlandaises ou écossaises où l’on pratique le country bluegrass avec des banjos et des violons pour la danse (fiddles). Citons Bill Munroe et les Delmore Brothers aux harmonies vocales proches des Everly Brothers, plus tard duo fétiche des ados d’alors.
Puis c’est l’arrivée de la guitare électrique qui offre un nouvel horizon de sons étranges amplifiés et une variétés d’accords hérités du jazz et du blues: accords glissés, slide, cordes désaccordées et jeux inversés. Le swing originaire des big bands de la vieille Nouvelle-Orléans (Fats Domino), plus le son de villes charnières telles que Memphis, Nashville (Hank Williams, Jerry Lee Lewis, Chet Atkins) où le finger pickin’ et le piano thumpin’, i.e. martelage de pianos, révèlent des maîtres incroyables sortis de nulle part. C’est la musique du bon peuple qui tournera peu à peu en un symbole de révolte contre les valeurs traditionnelles de l’Oncle Sam. Le nom rock’n’roll tire son origine du geste amoureux que font les corps lorsqu’ils se fusionnent dans la passion. Le populaire DJ Alan Freed, renommé pour avoir littéralement créé des carrières d’idoles et pour en avoir brisé aussi, lance l’appellation « rock’n’roll » en 1951, croisement du jive africain et du two steps rural. La suite de l’histoire appartient à la légende des planchers de danses des salles paroissiales et des petites boîtes de nuit urbaines.
Cet historique unique d’une des musiques les plus marquantes chez les jeunes, vous le retrouvez parfaitement bien détaillé dans quatre petits cartons inclus dans un joli coffret accompagné d’un impressionnant livret de notes sur ces chanteurs, pour la plupart inconnus aujourd’hui, mais qui ont tous contribué à la naissance de cette musique mythe jusqu’à ce que Bill Haley and the Comets hurle son hymne : « One, Two, Three O’Clock Rock/Five, Six, Seven, Eight O’Clock Rock/Nine, Ten, Eleven, Twelve O’Clock Rock/ We’re gonna rock around the clock tonight… » Les crinolines volent avec des « je-te-passe-par-dessus-et-toi-par-en-dessous », les guitares se déchaînent, les saxos beuglent et les doigts claquent le tempo.
Enfin, c’est l’arrivée du chanteur au ructus assassin que l’on surnommera à jamais le KING, car il marquera le style vocal avec ses hoquets, ses poses physiques osées (Elvis the Pelvis) et sa rythmique saccadée. Le coffret s’arrête justement à cette période de l’étiquette Sun où Elvis reprend ce vieux blues de Roy Brown That’s Allright Mama et lui retourne la peau pour le jeter en pâture à un public en folie.
Il y a tellement à dire mais tellement plus à écouter. Vous découvrirez des choses complètement inédites du vieux fond noir, des solos incroyables pour l’époque, issus des hillbillies, sur des guitares à deux sous aujourd’hui recherchées par les collectionneurs, des harmonies vocales de ce moment béni des groupes, les doo wops. Cent dix-huit bijoux couvrant une quinzaine d’années de l’âge d’or de la chanson populaire américaine. Une qualité sonore impeccable. Je vous l’assure. On ne se lasse pas et le prix modeste en vaut la chandelle.












