Le temps des rengaines et des souliers dansants (2)

Douce France (10 CD)
Une anthologie de la chanson française de 1900 à 1955
Artistes variés
Disques XXI  CD 2 1441

Douce France Je ne vous mentirai pas. Il faut être boulimique pour se payer l’écoute de 10 disques compacts renfermant la jolie somme de 250 chansons extraites des armoires de la première moitié du vingtième siècle. Imaginez ce qu’il a fallu de temps, de patience et de passion pour mettre bout à bout ce coffret nouvellement arrivé chez les disquaires ! Saluons chapeau bas les personnages à l’origine de ces travaux d’Hercule : le producteur Michel Laverdière, le concepteur Martin Duchesne en plus d’être le recherchiste avec son collègue Robert Thérien, infatigable belette de l’introuvable et du travail rigoureux. De vrais passionnés pour qui les heures ne font rien à l’affaire.
J’ai retrouvé ce texte d’Yves Montand en préface de La Chanson française, des origines à nos jours, Pierre Saka, éd. Ferand Nathan, 1983, un bouquin magnifiquement illustré et fourmillant de renseignements très précieux sur cette époque : « Je pourrais dire que la chanson est à l’homme ce que la fleur est à la nature. Elle est son expression la plus fragile et la plus pure. Elle est soumise à toutes les variations du cœur, tempêtes de la passion, orages du sentiment, mistrals de la colère, brises de la tendresse, souffles de l’amour… Espoir et douleur, joie, révolte et angoisse, elle est l’homme. La chanson fait chanter notre mémoire » Or, si quelqu’un parle en connaissance de cause, c’est bien cet interprète et comédien qui a imprimé sa belle voix grave et suave (Les Feuilles mortes, Le Chant des Patriotes, À bicyclette) dans les plus grandes salles du monde comme sur des millions de microsillons. Or, les auteurs de ce travail gigantesque ont su restituer en versions originales remasterisées la quintessence des voix qui ont traversé la moitié de ce siècle dernier en redonnant leur lustre à des sons et des intonations complètement enfouis sous des tonnes de poussière, de rayures. Combien n’ont plus accès à ces merveilles du chant populaire parce que les disques sont trop usés, parce qu’ils servent d’appui à un gros meuble du salon, parce que la table tournante a disparu. Finis ces airs anciens, démodés. Cette anthologie représente un magnifique travail de renaissance d’un passé pas si lointain sans penser qu’elle sera l’objet d’une écoute quotidienne.
Le choix de l’ordre des refrains relève de ce bouton « random » que l’on retrouve sur tous les lecteurs compacts : le hasard de l’ordre alphabétique des titres fait se rencontrer des époques tout à fait différentes. Ainsi, La java bleue (1939), chanson réaliste de Fréhel, précède La Marseillaise (1931) claironnée par Georges Thill et l’orchestre de la Garde Républicaine juste avant l’immortelle La mer (1947) du « fou chantant » Charles Trénet. Puis, plus loin sur le même disque, se côtoient le poème de Jacques Prévert Les enfants qui s’aiment (1946) par Montand, Les enchaînés (1955), paroles de Pierre Delanoë, l’américaine Unchained Melody ou encore la biguine caraïbe Maladie d’amour (1948) d’Henri Salvador. Qui dit mieux ? Le hasard de ces titres fait en sorte que s’enchainent La truite (1954) de Franz Schubert gaillardement interprétée par Les Frères Jacques et La valse des regrets (1945) de Johannes Brahms avec la voix soprano de Georges Guétary, le Prince des music halls. Toutes les surprises sont à l’affiche et le plus surprenant bouscule les pourquoi les plus justifiables. Imaginez les jeux de devinettes pour des maniaques du « qui chante quoi ? ».
Cette exposition alphabétique des titres pose problème si l’on ne connaît que le nom de l’interprète. Mais bon, on ne peut certes pas répondre à tous les caprices. Le seul détail agaçant est cette liste écrasante au revers du coffret sans précision des divisions par numéro de disque et bonne chance pour trouver le titre. Je m’y suis cassé les dents et la vue… Cependant les notes qui accompagnent le livret, présentées dans les deux langues, la française et l’anglaise, histoire de marketing je présume, divisent en 5 volets cette période de la chanson. Le Caf’Conc et le cabaret, Les Années folles (1910-1930), De l’euphorie à la débâcle (1930-1939), La Chanson sous l’occupation (1939-1945) et De la Rive Gauche au Rock’n’Roll (1946-1960). Sur les disques, cependant, les chansons s’arrêteront à l’année 1955. La fourmilière de détails concis mais croustillants de ces moments qui font la petite histoire du quotidien sert de décor à une vraie gazette du social, du politique et des des humeurs de la foule de France. Nous étions pourtant prévenus dans la présentation de l’imposante anthologie mais on nous en donne cent fois plus que demandé.
En somme, il est difficile de résumer des centaines d’heures d’un travail monastique rendu disponible au grand public sous une présentation de 10 compacts. Les « critiquailleux » auront beau élever la voix contre ceci ou cela, ils parleront dans le désert. Et nous, nous serons à jouir d’interprètes et de ritournelles que l’on croyait perdues dans les brumes du passé mais auxquels des croisés de l’archive autant que des amoureux de la gauloise chanson ont redonné des années de belle vie pour la mémoire du temps. Travail volumineux mais essentiel. (Michel Dupuis)

24 mars 2006