Le temps des rengaines et des souliers dansants (3)
Mozart Lieder
Suzie Leblanc, soprano
Yannick Nézet-Séguin, fortepiano
ATMA ACD2 2327
Dans les mois à venir, il n’y en aura que pour Wolfgang Amadeus Mozart et le 250e anniversaire de naissance de cet illustrissime compositeur, né le 27 janvier 1756 à Salzbourg et décédé quelque trente-cinq ans plus tard dans la nuit du 5 décembre 1791, victime de son trop grand succès, de la jalousie de ses pairs, malade et criblé de dettes. Une fin de parcours peu enviable pour celui qui, malgré son esprit délinquant et sa propension à commettre les pires frasques, a légué une œuvre gigantesque de près de 700 œuvres répertoriées au catalogue, mises à part celles que l’on retrouve quelquefois enfouies au cœur d’une bibliothèque de petits villages germaniques.
On ne s’entend pas sur le côté révolutionnaire de son passage dans la musique. Certains ne lui attribuent qu’une continuité de certains sentiers ouverts par Bach ou Haydn. Ils y voient une multiplication de thèmes mille fois répétés. Quoiqu’il en soit, je laisse les grandes barbes et les petites lunettes cerclées se quereller sur ce sujet. Tous s’accordent cependant sur le fait que le répertoire serait beaucoup moins riche sans son passage. Au confluent des écoles italienne, allemande et française, il a su assimiler tous les styles et en faire une synthèse qui a influé sur les deux siècles de musique européenne à venir. Avec le recul, on déniche dans ses œuvres majeures, telles les symphonies et autres compositions élaborées, autant que dans ses divertissements pour une cour assoiffée de prouesses ludiques, un poète de la lumière et de l’obscur de l’âme humaine, une nostalgie de la perte de l’enfance innocente.
Cet enregistrement compte parmi des divertimentos écrits pour la voix humaine d’abord et qui s’accompagnent d’un piano seul. C’est le débat constant autour de cette phrase célèbre – prima la parole e puoi la musica – où l’on se demande qui doit ressortir en premier des mots ou de la mélodie. Le lied de tradition germanique, petit poème sur les faits quotidiens ou sur un moment fort sentimental, ne se préoccupe pas de ces détails et poursuit son chemin au point d’avoir donné son nom en allemand à ce genre qu’on dit mineur. Pourtant, des petits bijoux étincelants s’en dégagent et Mozart est loin d’avoir nui à la cause. Il réunit toutes les qualités esthétiques pour donner du lustre à des versets qui autrement se seraient vus signifier le chemin de l’oubli.
ATMA a voulu démarrer de façon originale cette saison consacrée à Mozart. Un programme de 22 pièces sur une durée de 64 minutes. Certaines datent de la période prépubère, soit les 11 ans du compositeur, An die Freude (À la joie) ou Im Frühlingsanfang (Au début du printemps) et une remarquable petite pièce de 1’44 au nom incroyablement long, Als Luise die Briefe ihres ungetreuen Liebhabers verbrannte (Quand Louise brûla les lettres de son amant infidèle) où les tourments romantiques du cœur sont pleinement exposés par l’amante déchirée par le balancement de son cœur et l’enfer évoqué pour l’amant répudié. Deux petits lieder, ariettes les nomme-t-on, dont les textes, français, attirent notre attention : Dans un bois solitaire et Oiseaux, si tous les ans. Ils sont le reflet des voyages et des rencontres de Mozart dans les salons parisiens et la cour de Marie-Antoinette, à la toute veille de la Révolution française.
On nous assure qu’avant de procéder à cet enregistrement, on a rodé le programme dans des festivals dont celui de Lanaudière et le public semblait ravi par la voix légère et enjouée de Suzie Leblanc qui ne manque pas de cordes à son arc, question qualités vocales. Sur scène, la présence de la chanteuse aidait beaucoup à faire passer le répertoire qui, disons-le, souffre dans le disque de cette chaleur vivante. Sans être dépourvu de réjouissances auditives, c’est long et ça manque de tonus, car toutes les pièces de ce même répertoire s’additionnent sans jamais lever et faire briller d’éclat les moments forts de l’enregistrement. L’accompagnement discret de Yannick Nézet-Séguin ne comporte rien d’irréprochable, rien qu’il ne puisse ajouter à ce que des pièces ne possèdent pas dans leur structure. En prêtant bien l’oreille, on remarque un effet de chambre d’écho qui énerve à fort volume. C’est le moyen que le technicien à l’enregistrement a trouvé pour rehausser la puissance vocale de Mme Leblanc qui en manque malheureusement pour ce genre de répertoire.
En somme, si l’auditeur prend cette production pour ce qu’elle est, c’est-à-dire un divertissement vocal pour auditoire peu attentif, il se verra récompensé. Voilà pourquoi il nous est difficile de comprendre le choix de la maison ) pour saluer en primeur la grande année de célébrations de Mozart, hormis le fait que la réputation seule des interprètes Leblanc/Nézet-Séguin fera vendre. Cependant, l’année dure 365 jours et, certes, on n’a pas tout dit chez ATMA. (Michel Dupuis)












