BONS BACS DES BEAUX JOURS
Michel Dupuis
Dans cette chronique, il sera question des beaux jours et de bonnes musiques. Il faut faire connaître tout ce qui charme, flatte et caresse l’oreille. Il y a tellement de viles productions aux noms enchanteurs que nos quelques pages dans ce magazine ne sauraient justifier le fiel que nous suggèrent des enregistrements aux thèmes supposément inspirants mais aux contenus vides, même si la technologie de fine pointe vient à leur secours. Ces derniers temps, on voudrait nous annoncer le chant du cygne du CD tel que nous le connaissons. Mais les amateurs de musique s’entêtent et remettent ça. Ils continuent à aller chez les disquaires, à fouiller dans les bacs et rayons pour y dénicher les perles de l’auditif. À ce propos, les marchands de disques usagés demeurent des références sans fin pour trouver des trésors que le marché a quelquefois oublié. Faites-leur la fête et aller fouiller dans les bacs, un peu à la manière de vieux bouquins que l’on soutire des cendres de l’Histoire. Alors donc, puisqu’il est question de bacs, faisons un survol de ce que nous offre la nouvelle feuillaison des sons.
Le volume du vent
Karkwa
Audiogram ADCD 10224

De la pop super fine, intelligente, qui porte plus loin les frontières de la création québécoise dans ce domaine. Des artistes de première ligne qui n’ont rien à envier aux autres minets de France, incapables aujourd’hui de chanter dans leur langue d’origine. Mais, comme le disait l’autre, ça c’est une autre histoire. Cette livraison fait partie de cette longue lignée de ces gens créateurs aux thèmes urbains (Beau Dommage, Octobre, Harmonium) comme seule Montréal sait en produire. En tout cas, il faut drôlement en avoir respiré de la pollution, joué dans les cours arrière et les ruelles, vidé des fonds de bouteilles et traîné ses guêtres à la belle étoile, toute cette panoplie d’images qui viennent lorsqu’on évoque les textes, les musiques et les atmosphères si particuliers de cet album Le volume du vent, produit deux ans après le précédent Les tremblements s’immobilisent. En fait, on le constate, ni les titres des CD, ni les contenus des productions de Karkwa ne sont d’un abord facile. On est loin des trois accords de « grand champion international de go-kart ». Louis-Jean Cormier, parolier et compositeur d’abord, et puis toute sa bande, Stéphane Bergeron, batterie, Julien Sagot, percussions et vibraphone, Martin Lamontagne, basse, François Lafontaine aux claviers divers et Mathieu Parisien, cité comme faisant partie d’la gang puisque bidouilleur de tous ces sons qui traversent l’album, voix et électros. J’aime beaucoup le concept du disque même si l’on peut se poser la question de savoir s’il est possible d’aimer une œuvre qui traduit la douleur des hommes. Et c’est exactement ce qu’expriment ces paroles: la beauté tragique d’un humain qui traverse chaque jour le drame de la vie urbaine. Il y a une beauté inhérente attachée à ces descriptions du jeune qui erre parce que, chez lui, il est malvenu, mal compris et rejeté à la rue dans la chanson Échapper au sort: Flashback de mère hystérique/ Zoom sur le poing de son père/ Fuyant vers un générique/Pour échapper au sort sombre.
Grand Voyageur
Carment & David
Disques XXI XXI-CD-2 1599

Demandez à la moyenne des ours québécois s’ils ont la moindre connaissance du duo Carmen & David. De toutes les réponses que vous recevrez, vous risquez de vous demander pourquoi avoir posé cette question. Le couple se décline ainsi: une chanteuse à la voix ronde, sensuelle et profonde à la fois et l’un des guitaristes originaires d’ici parmi les plus versatiles qui soient. Il y a donc des raisons pour cette méconnaissance de la part du public. Les médias sont pourtant assez présents et les festivals nombreux pour révéler ces talentueux interprètes. Ainsi donc, consultation sur le Net et constatation que monsieur/madame sont plus souvent à l’étranger que sur nos propres rivages. Un choix du couple? Peut-être mais il est indéniable que l’Autriche, d’autres pays de l’Europe centrale et même de l’Asie mineure et du Sud-est n’ont de cesse de les réinviter dans leurs célébrations musicales. J’en suis jaloux et j’aimerais bien les voir à l’affiche dans une salle de Montréal.
F. à Léo
Roberto Cipelli et amis
Justin Time JTR 8539-2

Avant de s’éteindre en Italie près de Sienne, le vieil anarchiste de la chanson française a laissé aux générations à venir de quoi embellir leur imagination, une profusion de mots beaux et fous et d’immortelles mélodies où puiser sans fin. À l’âge vénérable de 77 ans, ce personnage qui ne mâchait pas son verbe avait assassiné les bourgeois et les bien-pensants plus d’une fois. Il mélangeait l’humain, le politique, le social sans vergogne et il relevait les rebuffades avec force, se foutant carrément de savoir si c’était à la mode ou non. L’auteur de Le Guinche, C’est extra, T’es rock, coco, La mémoire et la mer, Paris, je ne t’aime plus, s’accompagnant de l’orchestre de rock Zoo alors qu’on ne mélangeait pas les genres, dirigeait lui-même l’Orchestre symphonique de Milan ou tournait avec un pianiste non-voyant pour ses concerts. Le destin lui fit signe en 1993 et il fit sa dernière révérence à ce public à qui il avait tant donné. Allez chercher pourquoi il a fallu un pianiste italien pour ressortir de derrière les fagots certaines des œuvres marquantes de Léo Ferré, alors que les jeunes français se targuent maintenant de ne pouvoir composer qu’en anglais, de ne s’appeler qu’en angliche et de ne plus pouvoir jouer d’un instrument sans avoir le nez fourré chez God Shave The Queen avec des yeux béats d’admiration, comme si les valeurs du pays de Jeanne d’Arc n’avaient plus lieu d’être défendues. Manque-t-on de sujets ou d’imagination?












